Stephen Sondheim, la dernière légende de Broadway, est décédé

DISPARITION – Légende de la comédie musicale américaine et parolier de West Side Story, Stephen Sondheim est décédé vendredi matin à l’âge de 91 ans.

«A God in Broadway». On pouvait dire de Stephen Sondheim dans le monde de la comédie musicale aux États-Unis, la même chose que de Jean d’Ormesson en France pendant quelques décennies: «Qu’il éternue, et c’est tout le monde de l’édition qui s’enrhume.»

Stephen Sondheim possédait un rare génie: il était à la fois homme de théâtre et de musique. Sa définition d’un bon musical? «Peut-être un spectacle qui soit de qualité et populaire. Beaucoup de musicals aujourd’hui sont d’abord des divertissements qui n’ont pas besoin de tension dramatique ni de personnages forts. Je me considère plutôt comme un dramaturge qui écrit des pièces de théâtre en musique. Pour moi, la notion théâtrale est très importante», répondait-il. Pas un mot de trop dans ses textes. Mais pas non plus une note de travers dans les partitions de celui qui s’avouait fasciné par Ravel ou Satie. Il signait un mélange de swing et de musique contemporaine particulier et inégalable. Avec un art très exact de la fusion entre les notes et les mots pour incarner la personnalité profonde d’un de ses héros et traduire telle ou telle situation.

En France, il a fallu attendre la venue de Jean-Luc Choplin à la tête du Châtelet en 2004 pour voir ses pièces. Sans que son nom soit connu, il y était déjà entendu. Les textes de West Side Story, c’est lui. Send in the clowns, chanté par Sinatra ou Barbra Streisand, c’est encore lui. De même pour les chansons de Sweeney Todd, dont le fameux Johanna, repris comme les autres dans la version de Tim Burton. Ou I always get my man chanté par Madonna. Et Stavisky avec Alain Resnais, c’est aussi lui.

Il doit beaucoup à Oscar Hammerstein II

Sondheim doit beaucoup à Oscar Hammerstein II. L’enfant de 10 ans souffre lorsque son père s’en va pour une autre femme. Sa mère reporte sur son fils unique cet échec et le maltraite. Elle s’installe à Doylestown, en Pennsylvanie. Stephen heureusement se lie d’amitié avec James Hammerstein, qui n’est autre que le fils d’Oscar Hammerstein II, le librettiste en vue dans le monde des musicals. Quand il le rencontre, Hammerstein qui a notamment signé Showboat avec Jerome Kern, commence une longue collaboration avec Richard Rogers. Ensemble, ils signeront, Oklohoma! , Carrousel, South Pacific, The King and I, Sound of music. Stephen tombe amoureux de ce monde dont les têtes, les musiques, et l’esprit font pétiller de glamour et de bourbon le salon de Hammerstein. Et Oscar trouve l’enfant – qu’on a mis au piano à 4 ans – attachant et singulier.

À 15 ans, Stephen soumet à son mentor une œuvre de son cru et lui demande de l’évaluer sans ménagement. «C’est la pire chose que j’ai jamais vue», assène Hammerstein qui entre dans les détails. «Cet après-midi là, j’ai appris plus sur l’écriture de chansons et le théâtre musical que la plupart des gens apprennent en une vie», se souvient Sondheim. Pour prolonger l’exercice, Hammerstein lui demande de composer quatre musicals: sur une pièce qu’il admire, sur une pièce qu’il aime mais juge imparfaite, sur un roman non dramatisé. Un sujet libre clôt l’exercice.

«De l’opérette mélangée avec le spectacle américain»

Sondheim rejoint le Collège de Williamston dans le Massachussets. Robert Barrow, son professeur, lui permet d’avoir une révélation: «J’avais toujours pensé qu’un ange descend sur votre épaule et chuchote à votre oreille “da-da-dum”. Je ne m’étais jamais rendu compte que l’art était quelque chose d’élaboré.» Sondheim comprend que les mathématiques qui entrent dans le principe de la composition comptent peut-être au moins autant que l’inspiration. Il approfondit la musique à Princeton. Son professeur Milton Babbitt, le dodécaphoniste américain, lui fait disséquer aussi bien Rodgers ou Gershwin que la symphonie Jupiter de Mozart.

À 20 ans, en 1950, Sondheim est diplômé. Tout au long de ses études, Hammerstein l’a introduit dans des productions avec le rôle d’assistant ou de répétiteur, notamment sur The King and I et South Pacific. Mais Sondheim s’interroge sur le cinéma. «Les pièces signées Rogers et Hammerstein tenaient de l’opérette mélangée avec le spectacle américain», dit Jean Luc Choplin, qui à la tête du Châtelet puis du Marigny a programmé des musicals d’excellence. «Sondheim quitte ce moule, avec des projets marqués par une musique d’une sophistication extrême sur des sujets cinématographiques.» De fait, le compositeur s’installe à Holywood, installant un campement de fortune dans la salle à manger de son père. Il espère écrire pour les studios. À défaut de percer, il regarde des films. Pas des musicals. Il leur préfère les drames des années 1940 et 1950. Ses créations exploiteront cette veine. Sondheim sera aussi bien capable d’écrire un musical sur un célibataire impénitent (Company) que sur un Barbier sanglant qui massacre ses clients revendus sous forme de tourte (Sweeney Todd ), une flânerie dans la nature avec Seurat Sunday in the Park with George, une Passion, ou des contes de fées qui s’affolent (Into the woods ).

En 1957, il se cherche encore lorsque le dramaturge Arthur Laurents lui propose d’intervenir sur une nouvelle version de Roméo et Juliette. Bernstein voudrait un parolier. Jerome Robbins réglera les danses. Sondheim tique un peu car il voudrait écrire la musique. Hammerstein le convint d’accepter. West Side Story s’inscrit dès la première comme un des grands succès de la comédie musicale. Sondheim cependant peine encore à voir briller son étoile. Il signe sa première comédie musicale, inspirée – il faut s’attendre à tout avec Sondheim – de l’auteur latin Plaute: A Funny thing happened on the way to the forum.

«Il a complètement bousculé l’histoire de la comédie musicale»

C’est Company en 1970, avec des réminiscences des Gymnopédies de Satie, qui lui vaut une consécration avec deux Tony Awards pour les paroles et la musique. Hal Prince signe la mise en scène comme celle de la plupart des spectacles de cette décennie. L’histoire se passe dans la tête d’un célibataire qui ne réussit à se lier avec aucune femme. L’originalité de Sondheim a désormais sa place à Broadway. Elle est même célébrée et attendue. L’année suivante, il signe Follies, hommage aux Ziegfield, puis en 1973 A Little Night music, chassé-croisé amoureux inspiré du film d’Ingmar Bergman. La musique regarde du côté de Listz et de Rachmaninoff. En 1974, il retravaille avec Bernstein pour Candide. En 1976, il signe Pacific Overtures sur la modernisation du Japon à la fin du XIXe siècle: Sondheim s’inspire du Kabuki – les hommes jouent les rôles de femmes et des élèves vêtus de noir viennent changer les costumes à vue -, des haïkus et de la musique japonaise avec shamisen. À nouveau, comme pour chacun des titres précédents, les distinctions pleuvent. En 1979, s’ouvre Sweeney Todd: the Demon barber of Fleet street. L’ambiance sur scène est à l’Angleterre sombre et inquiétante de l’époque victorienne que célébrera Dickens. La musique frise le dodécaphonisme.

On s’amusait beaucoup, il y avait une belle énergie créatrice et moins de problèmes d’argent pour monter un spectacle

Stephen Sondheim

En 1984, Sondheim s’est associé à James Lapine pour mettre sur pied Sunday in the Park with George. Une œuvre qui se passe entièrement – mais à 100 ans d’intervalle – dans la toile de George Seurat, Un dimanche après midi à l’ile de la Grande Jatte. En 1987, il écrit Into the woods où Raiponce et Cendrillon côtoient dans un scénario hilarant Jack, son haricot magique et le Petit Chaperon rouge.

Sa dernière œuvre pour la scène sera Passion, adapté de Passione d’amore d’Ettore Scola. Le registre musical regarde cette fois vers l’opéra. Au total, Sondheim totalise un prix Pulitzer, un Oscar, 18 Drama Desk Awards, 8 Grammy Awards, 8 Tony Awards, 5 Laurence Oliver Awards.

«Il a complètement bousculé l’histoire de la comédie musicale en inventant le théâtre musical. Du théâtre dit en musique. Un théâtre moderne qui met le temps en abîme, qui questionne la linéarité. Des personnages qui ont pris les mauvaises décisions. Je voulais donc le programmer à Paris», explique Jean-Luc Choplin qui présente ses œuvres pour la première fois en France à partir de 2008. «Il arrivait une semaine avant la première, assistait aux répétitions et distribuait des commentaires aux acteurs et aux musiciens.» Sondheim était ravi de voir ses oeuvres reprises avec de gros moyens, qui n’appartiennent plus à Broadway, et un orchestre philharmonique, plutôt qu’un simple band d’une quinzaine de musiciens. Il avait sur Broadway un jugement lapidaire: «Il ne s’y passe plus grand-chose d’intéressant. Beaucoup de spectacles commerciaux mais rien de vraiment novateur. L’originalité, il faut plutôt aller la chercher dans des petits spectacles off Broadway. Je dois dire que j’ai un peu la nostalgie de l’âge d’or de Broadway. On s’amusait beaucoup, il y avait une belle énergie créatrice et moins de problèmes d’argent pour monter un spectacle.»

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