«Il y a des montagnes de déchets partout, c’est une catastrophe»

ENTRETIEN – Les fortes pluies conjuguées aux déchets accumulés à cause de la grève des éboueurs ont transformé la côte méditerranéenne en dépotoir. Un phénomène qui n’a rien de nouveau dans la cité phocéenne, explique la biologiste marseillaise Isabelle Poitou.

Isabelle Poitou est directrice de l’association marseillaise MerTerre, biologiste, docteur en aménagement et urbanisme, et spécialiste de la pollution par les macro-déchets.

Les images sont impressionnantes et témoignent d’une catastrophe autant humaine qu’écologique. Lundi 4 octobre, il est tombé l’équivalent de deux mois de pluies en quelques heures à Marseille. Redoutables, les intempéries ont inondé les rues de la cité phocéenne pendant plusieurs heures, charriant sur leur passage des tonnes de déchets, qui n’avaient pas été retirés à cause de la grève des éboueurs dans la cité phocéenne. La plupart d’entre eux ont terminé leur course sur les plages et dans la Mer Méditerranée.

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Le Figaro.- L’arrière-pays niçois l’année dernière, Marseille aujourd’hui… Comment expliquer les inondations à cette période de l’année ?

Isabelle Poitou.- Tous les ans, c’est la période des pluies torrentielles en PACA. C’est très fréquent. Après, les quantités d’eau sont de plus en plus importantes avec le dérèglement climatique. De plus, la Méditerranée est plus chaude, donc il y a plus d’évaporation, donc plus d’eau dans l’air et donc, évidemment, plus d’eau qui tombe. Mais c’est très fréquent à l’automne d’avoir des grosses pluies dans le Sud-Est.

Cette fois, il y a un facteur aggravant, avec ces déchets qui ont été charriés vers la plage et risquent de finir dans la mer. Quelles conséquences pour l’environnement ?

La grève a aggravé une situation fréquente. Les années précédentes, dès qu’il pleuvait très fort, on avait déjà plein de déchets, qui sont jetés dans les bouches d’égout par les habitants. Le lessivage des rues entraîne ces déchets vers la mer. Cette année, la grève a simplement augmenté la quantité de déchets éparpillés partout. Je suis sur les plages de Marseille depuis tôt ce matin, il y a des montagnes de détritus partout, c’est impressionnant, c’est une catastrophe.

Depuis des dizaines d’années, tous ces déchets aboutissent en mer, ne sont pas biodégradables et sont donc là pour très longtemps. Le soleil va couper en petits morceaux les macro-déchets et en fonction de leur taille, ils vont être mangés par différentes sortes d’animaux marins. Mais plus les déchets se cassent en morceaux, plus ils vont être ingérés par un nombre important d’individus, que ce soit des oiseaux, des tortues – qui sont d’ailleurs en voie de disparition en Méditerranée à cause de cela –, des poissons, des mollusques, des crustacés, des invertébrés… On trouve du plastique dans quasiment tout individu marin aujourd’hui.

À qui la faute ?

Je fais porter le chapeau à l’ensemble de la société. La prise de conscience de la gravité du caractère polluant associé à nos objets du quotidien est récente. Trop récente. Les scientifiques n’ont pas toujours été à la hauteur : il y a une vingtaine d’années, on parlait encore de « nuisance au tourisme » et non de « pollution majeure ». La pollution, ce sont des molécules, des substances, dans des volumes d’air ou d’eau. On ne mesure pas de la même manière des macro-déchets et la concentration de molécules dans des volumes. Ce n’est qu’en 2008, quand on a découvert les microparticules de plastique, qu’enfin une conscience a émergé. Les scientifiques se sont rendu compte que c’était mesurable. Et c’est grâce à la caractérisation et à la quantification de ces déchets qu’on pourra considérer cette pollution comme les autres.

Grâce à la mesure, on peut définir des plans d’actions ciblés et on peut définir les moyens humains, financiers et techniques qu’il faut mettre en place. Normalement, c’est 75.000 euros d’amende pour les grosses pollutions en milieu marin. Ici, la responsabilité est partagée, mais je pense que les pouvoirs publics doivent absolument mettre le paquet pour qu’enfin on soit à la hauteur du défi environnemental.

Justement, que peut faire Marseille, mais aussi les autres grandes villes, pour limiter les impacts des inondations ?

Il faut accompagner la ville de Marseille, comme la Métropole. Mais tout ceci se prépare en amont. Il faut absolument repenser les villes avec ces nouveaux paramètres de pluies torrentielles de plus en plus importantes qui vont tomber. Il s’agit d’imaginer la possibilité à l’eau de s’évacuer, mais aussi d’anticiper, car la météo le permet. Deux ou trois jours avant l’arrivée des pluies, on peut nettoyer les réseaux pluviaux, enlever tous les déchets présents, nettoyer les cours d’eau qui sont, pour la plupart, des égouts à ciel ouvert.

Quand on apprend à lire les déchets, on apprend à leur faire dire d’où ils viennent, qui les a consommés et quel chemin ils ont parcouru. Cela permet d’aider les pouvoir publics à mettre en place des plans d’action préventifs, c’est-à-dire mener des campagnes de sensibilisation, d’éducation et de formation dignes de ce nom. Mais aussi des campagnes curatives : où est-ce que je nettoie, comment je fais pour empêcher que des déchets descendent vers la mer, comment je nettoie mon bassin-versant avant le coup de pluie ?

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