En Russie, la prison pour qui décrit ou critique la guerre

La Douma a voté à l’unanimité une révision du code pénal prévoyant jusqu’à quinze ans d’emprisonnement en cas d’«informations mensongères» sur les forces armées.

Correspondand à Moscou

Un nouveau et sérieux tour de vis a été donné vendredi à l’information en Russie, déjà placée sous contrôle renforcé depuis l’invasion de l’Ukraine. Un amendement au code pénal a été adopté par les deux Chambres du Parlement prévoyant jusqu’à quinze ans de prison en cas de propagation d’informations visant à «discréditer» les forces armées. Après la modification de deux articles (207.3 et 280.3), votés comme un seul homme, la diffusion publique de «fausses informations» sur l’armée pourra être punie de fortes amendes et d’une peine de trois ans de prison (cinq ans si les auteurs sont des fonctionnaires ou des «groupes organisés»). Dans le cas où ces «fausses informations» entraîneraient des «conséquences graves», la peine d’emprisonnement peut atteindre quinze ans. Par ailleurs, selon l’article 284.2 du code pénal qui a également été modifié, tout «appel à l’imposition de sanctions contre la Russie» est passible d’une peine de trois ans derrière les barreaux.

Ces mesures sont prévues à la fois pour les médias et les particuliers. «Et elles concernent tous les citoyens, et pas seulement les Russes», a précisé, vendredi, Alexandre Khinchtein, le président de la commission pour la politique d’information de la Douma.

Chape de plomb

La large marge d’appréciation laissée à ces articles du code pénal risque de faire tomber une chape de plomb sur l’espace informationnel russe, déjà passablement verrouillé. La couverture des activités militaires en Ukraine et les commentaires qu’elle pourrait inspirer ont déjà été mis en coupe réglée. Les médias ont été enjoints de parler uniquement d’une «opération militaire spéciale» – le terme labellisé depuis qu’il a été employé par Vladimir Poutine -, certainement pas d’invasion ou d’attaque. C’est ce grief, qui a officiellement été invoqué pour suspendre deux derniers médias indépendants encore en activité, l’emblématique radio Écho de Moscouet la chaîne de télévision Dojd («Pluie», en russe).

Le ton est donné par les chaînes fédérales qui font tourner en boucle le récit officiel sur l’«opération spéciale» et ses objectifs: «démilitarisation et dénazification» de l’Ukraine, un pays «qui n’existe pas historiquement» et qui se retrouve «dans la main des Américains».

Selon le journal libéral Novaïa Gazeta, «toute déclaration en faveur de la fin de “l’opération spéciale” – cessez-le-feu, arrêt de l’offensive, retrait des troupes, etc. -, peut désormais aisément être considérée comme un “appel à empêcher l’utilisation de l’armée”». Appels collectifs, comme celui émanant de personnalités culturelles, et pétitions contre la guerre pourraient être visés. Une pétition, lancée par un vétéran de la défense des droits de l’Homme, Lev Ponomarev, a réuni près de 1 million de signatures.

Verrouillage

«Nous sommes confrontés à une attaque informationnelle sans précédent venant de l’Occident, au terrorisme informationnel», a déclaré jeudi la porte-parole du ministère des Affaires étrangères russes, Maria Zakharova. «Cela concerne non seulement l’environnement médiatique mais aussi le cyberenvironnement», a-t-elle ajouté. À en croire Ekaterina Mizoulina, responsable d’une organisation proche du gouvernement chargée du contrôle de l’internet, cent fausses informations apparaîtraient toutes les vingt minutes à propos de l’«opération spéciale», à partir de comptes russes, biélorusses et ukrainiens. Au total, a déclaré mardi Mme Mizoulina, l’événement aurait déjà suscité quelque 1,3 million de «fausses publications».

Ce n’est pas le moment de se diviser, c’est le moment de s’unir. Et s’unir autour de notre président

Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin

Les lourdes sanctions décidées contre les «informations mensongères» visant l’armée s’inscrivent dans le contexte d’affrontements en Ukraine qui semblent appelés à se durcir. Intervenant jeudi soir devant le Conseil de sécurité russe, Vladimir Poutine a rendu hommage aux soldats russes – l’un d’entre eux, tombé au front a été promu «héros de la Russie»- et a affirmé que les opérations se déroulaient «selon les plans». Devant les caméras, le président russe s’est levé pour respecter une minute de silence – tout comme les parlementaires vendredi. Avec le verrouillage de l’information, l’heure est aux appels à l’«unité». «Ce n’est pas le moment de se diviser, c’est le moment de s’unir. Et s’unir autour de notre président», a estimé vendredi le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

Autant de messages destinés à fédérer une population russe qui s’interroge sur ces événements et qui s’inquiète de leurs conséquences sur leur âpre vie quotidienne. Les sondages fiables manquent pour mieux cerner l’état d’esprit des Russes, préciser les clivages face à cette crise majeure, mais les signes épars d’un malaise sont palpables. De là également, la communication officielle mise sous le boisseau concernant les pertes militaires. Un sujet ultra-sensible car susceptible de raviver le traumatisme des guerres d’Afghanistan et de Tchétchénie.

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