deux ans après, les familles endeuillées luttent contre «l’omerta»

En 2019 était révélée l’existence d’un «charnier» au Centre du don des corps à l’université Paris-Descartes. L’enquête a mis en lumière «l’inertie» de responsables de la prestigieuse université parisienne.

Il y a ceux qui connaissent la vérité, ceux à qui on la refuse, et ceux qui préfèrent ne pas savoir. Voilà deux ans que le scandale d’un charnier dans le temple de l’anatomie française, le Centre du don des corps de l’université Paris-Descartes, a été révélé par une enquête de L’Express . Deux ans que les proches des donateurs se démènent pour comprendre dans quelles conditions sordides a fini la dépouille d’un époux, d’une mère ou d’un grand-père qui aspiraient, dans un ultime geste, à faire avancer la science. Les familles se rassemblent en leur mémoire ce samedi au cimetière parisien de Thiais, où sont dispersées les cendres des donateurs. Déjà 170 plaintes ont été déposées auprès du parquet de Paris.

Des rats dans les couloirs, une chambre froide inutilisable et des morceaux de cadavres putréfiés qui s’entassent dans une odeur épouvantable… Quand Laurence Dezélée a découvert en 2019 l’horreur qui se jouait derrière les murs du cinquième étage de la faculté parisienne, elle a tout de suite tenté de connaître le sort de sa mère, Marie-France, disparue en 2015. Dès publication de l’enquête de L’Express, les représentants de l’université se sont inscrits dans une démarche de coopération, promettant de fournir les dossiers des proches. Mais depuis, l’ancien président de l’université de 2011 à 2019, Frédéric Dardel, a été mis en examen et les portes se sont refermées. «L’actuelle présidente de l’Université refuse de me dire ce qu’ils ont fait du corps de ma mère et invoque le secret médical, ce qui, juridiquement ne tient pas», soupire celle qui est devenue la vice-présidente de l’association Charnier Paris-Descartes, Justice et Dignité (CDJD).

«Les révélations ont été un deuxième deuil»

Si l’on se fie à la réglementation officielle, le cadavre doit servir aux étudiants en médecine pour s’exercer à la dissection humaine ainsi qu’aux chirurgiens souhaitant tester des techniques ou protocoles expérimentaux. Pourtant, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) a confirmé que certains ont été envoyés pour des crash-tests dans le secteur automobile. Selon France 2 , des corps ont aussi servi lors d’expérimentations militaires… Une finalité bien éloignée de celle pour laquelle les donateurs avaient signé. Pis, le délabrement de la chambre froide fait que certains corps ont tout bonnement été inutilisables. Le président de l’association, Baudoin Auffret, dont le père est décédé en 2017, a choisi de ne pas réclamer plus d’explications. «Je n’ai pas tenté de récupérer son dossier car je n’ai pas confiance en ce que me dira l’Université.» Et de confier: «j’ai peur car, en ayant les informations, certains se sont enfoncés dans un gouffre. Les révélations ont été un deuxième deuil.»

Les quelque 130 membres de l’association s’épaulent aujourd’hui dans la «course de fond» de la procédure judiciaire. Depuis l’ouverture d’une information judiciaire en juillet 2020, quatre personnes ont été mises en examen pour «atteinte à l’intégrité d’un cadavre» : Frédéric Dardel – qui a quitté la présidence de l’université pour rejoindre le cabinet de Frédérique Vidal, avant de prendre la tête de l’Inserm -, l’Université de Paris en tant que personne morale et deux anciens préparateurs en anatomie. Au-delà des nombreuses entorses à l’éthique relevées sur le temps de travail, l’un des préparateurs est accusé d’avoir emporté à son domicile huit crânes, des ossements et 89 mandibules de donateurs, selon les procès-verbaux consultés par Le Figaro. Mais pour son avocat Maître Antoine Van Rie, il ne faut pas que son client devienne un «bouc émissaire de par sa fonction que lui conférait sa proximité avec les corps. Je rappelle que dans ce système, il n’a été, il y a de cela longtemps, qu’un simple exécutant.»

Un scandale d’État ?

Jusqu’où dans la hiérarchie a-t-on été informé de la vétusté des locaux et des dérives du centre de la rue des Saints-Pères ? L’existence du charnier remonterait, selon Paris-Match , jusqu’à 1988 et a perduré malgré les alertes répétées depuis au moins 2013. Ce qui pose la question de la responsabilité d’autres figures de l’institution : le professeur Guy Vallancien, directeur du CDC de 2004 à 2014, Axel Khan, président de l’Université de 2007 à 2011 et depuis décédé, Gérard Friedlander, doyen depuis 2014… «Mon client a, à juste titre, l’impression de porter la responsabilité de toute l’inertie des présidents précédents», fait observer l’avocate de Frédéric Dardel, Maître Marie-Alix Canu-Bernard, qui ajoute : «toute la chaîne hiérarchique était informée, ne serait-ce que par les demandes hors normes de financement des travaux de rénovation. Or pour l’instant, les juges s’intéressent au bas de l’échelle, alors que l’État a une énorme part de responsabilité.»

Pour Maître Frédéric Douchez, qui représente l’association des proches, une véritable «omerta» a régné au sein de la prestigieuse faculté parisienne. Face à cette «pieuvre», il regrette «l’insensibilité» du gouvernement envers les familles. Deux représentants des ministères de l’Enseignement supérieur et de la Santé ont assisté à chaque conseil d’administration lorsque l’insalubrité du centre a été évoquée. Pourtant Frédérique Vidal a attendu la publication de l’enquête de L’Express pour fermer le centre, en décembre 2019. Et elle n’a pas répondu aux deux courriers envoyés par les familles.

En attendant le procès, où tous ceux qui ont eu «de près ou de loin des responsabilités» devront répondre de leurs actes, les proches des donateurs ne désespèrent pas. Le rassemblement de samedi vise à rappeler leur détermination à obtenir la vérité. «On ne lâchera rien, prévient Baudoin Auffret. Nous pleurons toujours nos proches, nous devons leur restituer l’honneur qui a été bafoué.»

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