Notre critique de L’Histoire de ma femme: le déshonneur d’un capitaine

CRITIQUE – La Hongroise Ildiko Enyedi adapte avec souffle le roman de son compatriote Milan Füst. Léa Seydoux et Gijs Naber sont parfaits en couple qui se désire puis se déchire.

On parie? Jakob épousera la première femme à entrer dans ce café. Son copain hausse les épaules. Son scepticisme ne durera pas: après une fausse alerte, Léa Seydoux pousse la porte. Le capitaine de navire lui demande sa main. Elle est d’accord. Telles étaient les rencontres, dans les pays nordiques, au cours des années 1920. Lizzy, c’est quelque chose. Cette Française pourrait sortir d’un roman de Fitzgerald, avec son sourire en Technicolor, sa chevelure auburn, et l’air de celle qui en a vu d’autres. Banco. L’avenir ne lui fait pas peur. Il faut la voir danser le fox-trot – un tourbillon de sensualité. Jakob en reste bouche bée. Il n’est pas au bout de ses surprises.

Est-ce bien prudent de partir en mer pour de longues périodes dans ces conditions? Là, il est chez lui. Il lui faut l’océan, l’horizon, les étoiles. À terre, sa maladresse saute aux yeux. Elle le dessert. Quel balourd! Toujours à soupçonner son épouse des pires infidélités. Elle devrait se demander pourquoi ses hommes le respectent, admirer son courage et son professionnalisme à bord. Il n’y a que lui pour sauver un bâtiment en flammes, dompter les éléments et la météo. À Paris et à Hambourg, il est comme l’albatros de Baudelaire. Les brasseries, les salons se transforment en enfer capitonné. C’est un enfer qu’il se construit lui-même.

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Qu’est-ce que c’est que ce gandin dont le smoking est le bleu de travail? Cet oisif se prétend écrivain. On ne sait pas d’où vient son argent. En plus, il a la tête de Louis Garrel, ce qui n’arrange pas ses affaires. Le marin se perd dans une jalousie insensée, quoique non dénuée de fondement. La ville n’est pas faite pour cet homme nourri de chimères. De l’amour, il n’attend plus grand-chose. Cela ne l’empêche pas d’engager un détective privé. L’indifférence de Lizzy lui vrille le cœur. Que signifient ces regards ailleurs, cette moue ennuyée? Quand ils sont au lit, elle scrute les aiguilles de l’horloge. Étonnez-vous, après ça, qu’il ait des problèmes gastriques. Les soucis conjugaux, eux, ne se soignent pas avec un verre de lait.

Retenue ébahie

Pour demeurer près d’elle, il accepte un emploi de bureau. C’est mortel. Lui manquent le large, les embruns, la solide camaraderie. Déjà qu’il avait commandé un bateau de croisière. Cela lui avait néanmoins permis de croiser une passagère blonde aperçue à travers un hublot. Il y a beaucoup de miroirs, dans L’Histoire de ma femme . Les personnages se narguent, se surveillent, par reflets interposés. L’histoire est contée en sept chapitres qui sont autant de leçons. Ici, le romanesque est roi. La Hongroise Ildiko Enyedi (Mon XXe siècle) a une confiance éperdue en la magie du cinéma, adapte un livre de son compatriote Milan Füst. On s’y roule comme dans un édredon, avec gourmandise et admiration. Quel souffle! Cette nostalgie. La fin saute littéralement à la gorge. La beauté, vous vous souvenez?

Gijs Naber, qui est presque le sosie de Florian Zeller, a la retenue ébahie requise par le rôle. Bien que muette, sa souffrance est infinie. Léa Seydoux rafle tous les suffrages, avec son chapeau-cloche et son petit manteau droit à col de fourrure. C’est une frôleuse, une emmerderesse, une énigme en bas de soie, un monument de duplicité. Elle mérite des gifles et des baisers. On lui pardonne tout, soudain, même d’avoir joué dans 007 et chez Dumont. À cause d’elle, nous sommes tous des capitaines au long cours.

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