Leos Carax, le cinéaste enchanteur

Récompensé vendredi soir du César de la meilleure réalisation pour Annette, l’enfant impertinent du cinéma français assume une filmographie aussi rare que maudite.

César vendredi de la meilleure réalisation pour son opéra rock Annette , Leos Carax est un cinéaste lyrique et tourmenté. Le réalisateur de 61 ans porte aussi la réputation d’artiste maudit. Avec six longs métrages seulement au compteur, il a durant toute sa carrière oscillé entre le statut de génie et celui d’ombre, passant par le gouffre financier et la damnation professionnelle des Amants du Pont-Neuf. Un mouvement de balancier peut-être enfin fixé du côté du succès.

Près d’une décennie après la ballade hallucinée de Holy Motors, Annette cumule la casquette désirable de succès critique et commercial. Pour ce conte onirique distribué par Amazon, Leos Carax a fait confiance à un duo étonnant : Marion Cotillard – dans la peau d’une cantatrice de renommée internationale – et Adam Driver, pour camper un comédien de stand-up. Les deux amants, passionnés, vont devenir parents d’une fillette mystérieuse.

Présentée au Festival de Cannes 2021, la comédie musicale est portée par la musique du duo américain Sparks, figure alternative depuis les années 1970 et également à l’origine de l’idée du film. Une recette audacieuse, donc, qui a fait son chemin et convaincu l’Académie des César. Annette a reçu vendredi cinq récompenses : meilleur montage, meilleurs effets visuels, meilleur son, meilleure musique originale. Et meilleure réalisation, donc, pour Leos Carax. Artiste secret, le cinéaste ne s’est néanmoins pas déplacé pour le recevoir.

D’un couple d’amants à l’autre

Après ses débuts tonitruants avec Boy Meets Girls en 1984, puis Mauvais Sang deux ans plus tard, ce Jean-de-la-Lune à l’allure toujours juvénile a eu du mal à se défaire des Amants du Pont-Neuf, film culte et naufrage économique qui lui colle aux semelles depuis 1991. Il est vrai que l’homme, muré derrière ses lunettes noires, ne verse pas dans le consensuel. Cigarette à la main et voix étranglée, il explique que le cinéma, c’est «faire des films pour des morts qu’on montre à des vivants».

Né Alex Dupont le 22 novembre 1960 à Suresnes près de Paris, d’une mère critique de cinéma au International Herald Tribune et d’un père français journaliste scientifique, le cinéaste expliquait avoir choisi son nouveau nom à 13 ans, «avant même de savoir qu’il ferait du cinéma un jour». Derrière ce curieux pseudo, on retrouve l’anagramme d’Alex et Oscar. Comme François Truffaut ou Jean-Luc Godard – l’un de ses maîtres -, Leos Carax, étudiant en cinéma, a brièvement collaboré aux Cahiers du Cinéma. Il a à peine 24 ans à la sortie de Boy Meets Girls, 26 pour celle de Mauvais Sang, et forme déjà un trio avec Juliette Binoche, sa compagne d’alors, et Denis Lavant, son alter ego, qui jouera dans quatre de ses films.

Avant même sa sortie, Les Amants du Pont-Neuf (1991) défraie la chronique: trois ans de tournage plusieurs fois interrompu, un décor gargantuesque qui triple le devis initial, pour l’histoire d’une passion entre deux clochards (Denis Lavant et Juliette Binoche). Denis Lavant, blessé à la gorge, ne parlera plus à Carax pendant quinze ans. Et le film marquera la fin de son histoire d’amour avec Juliette Binoche. Carax devient alors le prototype de l’artiste romantique, maudit des producteurs. Après l’échec de Pola X (1999), une adaptation d’un roman d’Herman Melville, il s’exile à New York où il se trouve lorsque la Cinémathèque française lui rend hommage en 2004. Il indique alors «être incapable de faire autre chose» que du cinéma, malgré la tentation de tout arrêter.

Cannes le rappelle pourtant en 2008 dans la section «Un Certain Regard» pour un moyen métrage, Merde, tourné à la va-vite pour un film à sketches intitulé Tokyo!. «Je tourne tellement peu. Merde m’a fait beaucoup de bien», confessait-il au festival de Locarno qui lui remet un Léopard d’honneur en 2012. «Entre 20 et 30 ans j’ai fait trois films, entre 30 et 40 un, et entre 40 et 50 ans 40 min. C’était mal parti». Treize ans après la disgrâce de Pola X, il revient tel un sphinx avec Holy Motors (2012) tourné «avec des caméras numériques qu’il déteste tant». Avec Denis Lavant, il y recycle Mr. Merde, son monstre malodorant, un œil marron l’autre blanc. Le film est dédié à sa compagne, l’actrice russe Katerina Golubeva qui s’est suicidée à 44 ans. Le film fait une nouvelle fois des remous à Cannes, entre adorateurs et sceptiques. Il ne récolte aucun prix et n’attire que quelque 125.000 spectateurs. Mais cet étrange et bel hommage à l’histoire du cinéma assure la rédemption professionnelle du réalisateur. Et préparait le terreau de son triomphal Annette.

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