Le Nobel de littérature face à ses promesses de diversité

Plus mondial, plus féminin. Après le scandale MeToo qui a secoué l’Académie suédoise, la révolution du prestigieux prix est en marche. Il entend saluer une oeuvre «d’inspiration idéaliste», au risque de s’aventurer sur les terres du «colonialisme positif».

Après presque dix ans sur des rives occidentales, le Nobel de littérature va-t-il voguer vers de nouveaux horizons? La plus prestigieuse récompense des belles lettres, remise jeudi à Stockholm, est en quête de plus de diversité.

Au sortir d’un scandale #MeToo qui l’a secouée en 2018 et face aux critiques récurrentes sur ses choix trop masculins et eurocentrés, l’Académie suédoise chargée d’attribuer la prestigieuse récompense avait expliqué il y a deux ans avoir renouvelé ses critères et son spectre : plus mondial, plus féminin.

Depuis, le cahier des charges a été en partie respecté. Deux femmes ont décroché la récompense, la romancière polonaise Olga Tokarczuk rétroactivement pour 2018, et la méconnue poétesse américaine Louise Glückl’an passé, ainsi qu’un homme (en 2019), l’Autrichien Peter Handke.

Mais la promesse de diversité géographique est pour l’heure restée lettre morte: il faut remonter à 2012 pour retrouver un lauréat qui ne soit ni Européen ni Nord-américain, en la personne du Chinois Mo Yan. «Est ce que le Nobel va devenir  »woke »?», s’interrogeait ce week-end le quotidien suédois de référence Dagens Nyheter, évoquant l’adjectif polémique sur les éveils progressistes (féminisme, antiracisme, etc.) Difficile de percer les voies de l’Académie quand des dizaines d’auteurs si différents sont considérés comme candidats au titre.

«Colonialisme positif»

«Rester très discret, être très secret, cela rend les choses plus magiques, plus excitantes», se console Håkan Bravinger, directeur littéraire de la maison d’édition suédoise Norstedts, qui fait de la Canadienne Margaret Atwood sa favorite.

Cette année, cinq membres élus pour trois ans ont été chargés de passer au crible les propositions de nomination puis de soumettre une liste de cinq noms à l’ensemble des dix-huit académiciens, chargés d’élire un lauréat à la majorité absolue. «Je pense qu’ils veulent vraiment découvrir un génie d’un endroit qui a été jusqu’ici négligé. On pourrait appeler ça du colonialisme positif», lance Jonas Thente, critique littéraire à Dagens Nyheter.

Lui pense que l’Académie penchera au final pour le Hongrois Péter Nadas. Mais son coeur bat pour la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie. Bien qu’à 44 ans, elle soit «probablement trop jeune» (le record est détenu par Rudyard Kipling, 41 ans en 1907). D’autres nobélisables non occidentaux ne manquent pas en Afrique, comme le Kenyan Ngugi wa Thiong’o ou les outsiders Nuruddin Farah (Somalie) ou Mia Couto (Mozambique).

Alors que les principaux pays occidentaux ont tous plusieurs prix – France en tête (15) – des géants comme la Chine (hors Gao Xingjian, naturalisé français) et l’Inde (Rabindranath Tagore en 1913) n’ont qu’un seul prix. L’Indien Vikram Seth ou les Chinois Can Xue, Yan Lianke ou Lao Yiwu (nom de plume Lao Wei) pourraient changer la donne.

Dans une période qui interroge le post-colonialisme, l’Américaine caribéenne Jamaïca Kincaid ou la Française de Guadeloupe Maryse Condé ouvriraient le Nobel sur le monde créole, près de trois décennies après le dernier prix d’une femme noire, l’Américaine Toni Morrison (1993).

Maria Hymna Ramnehill, critique au quotidien Göteborgs-Posten, mise plutôt sur le renouveau du genre avec un dramaturge, comme le Norvégien Jon Fosse.

Imprévisible

La Canadienne Anne Carson, les Américaines Joyce Carol Oates et Joan Didion, la Russe Ludmila Oulitskaïa, la Franco-Rwandaise Scholastique Mukasonga, la Française Annie Ernaux ou la mystérieuse Italienne Elena Ferrante – un pseudonyme – reviennent aussi pour devenir la potentielle 17e lauréate en littérature (pour un total 117 lauréats).

Evoqué depuis plus d’une décennie, le poète syrien Adonis a-t-il encore une chance? Boudé par l’Académie malgré son statut de favori des bookmakers – encore cette année – le Japonais Haruki Murakami semble suivre le chemin de l’Américain Philip Roth et d’autres auteurs de premier plan, morts sans Nobel.

Quant au Français Michel Houellebecq, si sa légitimité n’est pas contestée, il colle mal aux nouveaux canons académiques, d’autant que le testament Nobel entend saluer une oeuvre «d’inspiration idéaliste». L’exemple de Handke prouve toutefois que l’Académie est encore prête à assumer des remous. «On aurait pu penser que l’Académie aurait souhaité se tenir à l’écart du scandale, mais cela prouve seulement que le prix est plus imprévisible que jamais», conclut Jonas Thente.

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